Les voyages avant le voyage – Hong Kong.

Des cases, des clichés et des souvenirs.

Avant même d’y mettre les pieds, j’y avais déjà voyagé.

Dans ma bibliothèque d’enfant, il y avait Yoko Tsuno, cette héroïne qui me donnait l’impression que l’Asie commençait au détour d’une case de bande dessinée.

Sur l’écran, il y avait Coluche. Pas encore tout à fait le symbole populaire qu’il deviendra, mais déjà ce mélange improbable de tendresse, de provocation et de mauvaise foi assumée.

Dans Banzaï, il traversait un monde qu’il regardait avec les lunettes déformantes de la caricature, celles d’une époque où l’humour se permettait parfois des raccourcis que l’on interroge aujourd’hui.

Le rire était parfois gras.

Parfois gênant.

Parfois révélateur.

En 1983, certains dénonçaient déjà ces plaisanteries qui transformaient l’étranger en personnage de comédie, où l’Asie, l’Afrique ou le monde arabe devenaient des décors avant d’être des réalités humaines. Tahar Ben Jelloun parlait de ces « rires qui sentent mauvais », ceux qui font rire non par intelligence mais par facilité, en installant insidieusement une image de l’autre.

L’enfant que j’étais ne voyait évidemment rien de tout cela.

Il voyait l’aventure.

Il voyait le lointain.

Il voyait Hong Kong.

À cet âge-là, Hong Kong n’était pas une ville.

C’était un décor.

Une promesse.

Un endroit où se mélangeaient les néons, les jonques, les ruelles mystérieuses, les gratte-ciel surgis de nulle part et les aventures impossibles.

Une ville tellement lointaine qu’elle semblait forcément extraordinaire.

Les années passent.

On grandit.

On voyage.

Et un jour, on y arrive.

Le plus étonnant, ce n’est pas de constater que la réalité ne ressemble pas au rêve.

C’est de découvrir qu’elle ne le remplace pas.

Elle vient simplement l’habiter.

Le Hong Kong de l’enfance est resté quelque part entre les pages jaunies des albums et les images un peu floues des vieux films. Le Hong Kong réel, lui, ajoute ce que l’imagination ne pouvait pas inventer : l’humidité qui colle à la peau, le vacarme des rues, les tramways à deux étages, les ferries qui traversent la baie, les marchés, les odeurs, les sentiers raides qui grimpent vers les collines.

Les deux Hong Kong ne se battent pas.

Ils se complètent.

On entend souvent qu’il ne faut jamais rencontrer ses rêves. Qu’il vaut mieux les laisser flotter dans l’imaginaire, intacts et inaccessibles.

Je crois exactement l’inverse.

Un rêve réalisé ne disparaît pas.

Il change de nature.

Il devient un souvenir.

Et un souvenir a parfois quelque chose de plus précieux qu’un rêve : il existe. On peut y retourner.

Pas seulement en avion.

En rouvrant un vieux livre.

En revoyant un film oublié.

En retrouvant une bande dessinée que l’on croyait rangée depuis longtemps dans un coin de la mémoire.

C’est peut-être ça, finalement, le vrai voyage : découvrir que l’enfant que l’on était n’avait pas forcément tout compris…

mais qu’il avait parfois vu juste.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *