Il existe des animaux qui ignorent qu’ils sont improbables. L’orignal décalé est de ceux-là.
On le reconnaît à ses bois asymétriques, non parce qu’ils auraient poussé de travers, mais parce qu’ils refusent obstinément de se conformer à la géométrie. L’un indique le nord-ouest, l’autre un mardi de septembre. Les spécialistes y voient une anomalie. L’orignal, lui, y suspend parfois ses idées lorsqu’elles deviennent trop lourdes.
S’il avait rencontré Boris Vian, ils ne se seraient probablement pas présentés. Ils auraient discuté directement de la couleur du silence des clarinettes ou de la façon dont les escaliers choisissent leurs habitants. Les présentations sont une invention des gens qui craignent les conversations.
L’orignal décalé ne marche jamais tout à fait droit. Non qu’il boite, mais il se méfie des lignes droites. Elles donnent l’impression de savoir où elles vont, ce qui lui paraît d’une prétention insupportable. Les chemins sinueux, en revanche, ont la délicatesse de se laisser surprendre par le paysage.
Il collectionne les objets sans utilité évidente : une poignée de porte qui ouvre sur une question, une montre qui avance à la vitesse des souvenirs, une théière qui ne verse que lorsqu’on ne la regarde pas. Certains appellent cela du désordre. Lui préfère parler d’un inventaire des possibilités.
On raconte qu’il écoute du jazz les jours de pluie, non pour accompagner les gouttes, mais pour empêcher les nuages de tomber trop vite. Personne n’a jamais vérifié. Les nuages sont peu bavards et les musiciens gardent leurs secrets.
L’orignal décalé entretient aussi une étrange relation avec les mots. Il les laisse se rencontrer sans surveillance. Il sait qu’un adjectif esseulé peut transformer un meuble en aventure, qu’un verbe mal réveillé peut décider de conjuguer le futur au conditionnel, et qu’un nom commun, s’il se sent suffisamment libre, finira peut-être par inventer une espèce entière.
C’est ainsi que naissent les meilleures histoires : non d’un plan parfaitement exécuté, mais d’un léger déplacement. Une chaise qui préfère être une échelle. Un calendrier qui saute les lundis. Une horloge qui donne l’heure des hésitations. Ou un orignal qui découvre qu’il est plus simple d’être décalé que d’essayer d’être normal.
Boris Vian savait que le monde est rarement absurde ; il est surtout beaucoup trop sérieux pour son propre bien. Il suffit parfois d’un pas de côté pour apercevoir les coutures de la réalité. Elles sont souvent mal faites, mais elles tiennent bon parce que personne ne pense à les regarder.
L’orignal décalé, lui, les regarde. Puis il sourit.
Il sait que les choses les plus importantes commencent souvent par une phrase qui n’a l’air de rien.
Comme celle-ci.
L’éclectisme originel de l’orignal décalé.
Depuis, il refuse obstinément qu’on lui explique ce qu’elle signifie. Il a bien trop peur qu’elle perde son mystère.
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